XXI — La question du curseur
Chapitre XXI — La question du curseur
Chez les Amish de Pennsylvanie, il existe une coutume nommée Rumspringa. Vers seize ans, les adolescents ont le droit de quitter temporairement leur communauté, d’adopter les vêtements, la musique, la voiture, le téléphone du monde extérieur, de boire, de conduire, de coucher. Quelques années plus tard, ils décident. La plupart reviennent et demandent le baptême adulte, qui les engage définitivement. Une minorité part.
On peut y voir une cérémonie communautaire de validation par contraste : en laissant goûter l’alternative, on ramène plus sûrement au bercail ceux qu’on aurait perdus sans cette parenthèse. On peut aussi y voir une réponse institutionnelle à la question que ce livre pose sans y répondre : puisque l’éducation religieuse d’un enfant ne peut pas être consentie par l’enfant au moment où elle a lieu, peut-elle l’être rétrospectivement, par un adulte qui choisit de la confirmer ou de la rejeter ? Les Amish ont inventé le dispositif. Ils ne se posent pas la question en ces termes. Ils l’ont résolue en pratique, pour eux-mêmes, d’une manière que beaucoup de religions n’ont jamais acceptée.
21.1 — Qui place le curseur ?
Si le spectre de l’appropriation est continu et la frontière indécidable, qui place le curseur ? Et comment ?
Ce chapitre ne prétend pas répondre de manière définitive. Il propose une méthode — imparfaite, amendable, mais opérationnelle. Trois questions permettent de situer un mécanisme sur le carré, sans prétendre le placer à une coordonnée précise mais en obtenant une zone de placement raisonnable.
La première est de savoir si le bénéficiaire et la victime sont les mêmes. L’éducation bénéficie, en partie au moins, à l’enfant qui la reçoit. L’extraction minière ne bénéficie pas au mineur congolais — les bénéfices partent vers les actionnaires d’une compagnie dont il ne sera jamais l’employé. La dette publique bénéficie à ceux qui ont voté les dépenses ; elle pèse sur ceux qui n’ont pas voté, parce qu’ils n’étaient pas nés. Plus le bénéfice est asymétrique, plus on se rapproche du pôle prédateur. Cette question ne tranche pas à elle seule, mais elle donne une première localisation.
La deuxième est de savoir si le consentement est possible en principe. L’enfant ne peut pas consentir au moment où on l’éduque, mais il pourra plus tard rejeter ce qu’on lui a transmis — la Rumspringa est la version institutionnalisée de ce droit de rejet rétrospectif. Les générations futures ne pourront jamais consentir rétroactivement à la dette contractée avant leur naissance. Les morts ne pourront jamais contester la réécriture de leur histoire par leurs descendants. Plus le consentement est structurellement impossible — pas seulement absent au moment du geste, mais impossible à reconstruire à aucun moment ultérieur —, plus le mécanisme est grave.
La troisième est la plus importante, parce qu’elle ne se lit pas sur une photographie mais sur un film. Dans quelle direction le système se déplace-t-il ? Un dispositif qui évolue vers plus de consentement — même s’il est actuellement dans le quadrant colonial — n’a pas le même profil qu’un dispositif qui évolue vers moins de consentement. La dérive compte plus que la position. Dans un carré plein, aucun mur structurel n’arrête la dérive. Mais une direction peut être vue, et être contestée, et parfois être inversée.
Ces trois questions ne donnent pas une réponse binaire — colonial ou pas colonial. Elles donnent des coordonnées sur le carré, et ces coordonnées permettent de comparer, de débattre, et surtout de voir les glissements avant qu’ils ne deviennent irréversibles.
21.2 — Le droit de nommer
Une tension sérieuse se présente ici, qu’il faut regarder en face. Si le spectre est continu et le curseur est un jugement, de quel droit affirme-t-on ensuite que la dette intergénérationnelle est du colonialisme — et pas seulement qu’elle se situe à tel endroit sur le carré ? Soit le carré est un outil descriptif pur, et alors il positionne sans nommer, soit il autorise des nominations fortes, et alors il doit dire à partir de quel seuil on bascule — ce qui réintroduit un critère discret dans un cadre qui prétendait être continu.
La réponse est celle du spectre lumineux.
Il n’y a pas de seuil objectif entre orange et rouge. Le spectre est continu. On ne peut pas désigner une longueur d’onde précise au-dessus de laquelle la couleur serait rouge et en dessous de laquelle elle serait orange. Et pourtant, personne ne refuse de dire qu’un camion de pompier est rouge. Personne n’invoque la continuité du spectre pour s’abstenir d’appeler une chose par son nom. « Rouge » est une convention linguistique sur une zone du spectre, pas un point discret. La zone n’a pas de frontière nette, mais elle a un centre de gravité indiscutable, et des cas limites qui font débat — un rouge tirant sur l’orange, un orange tirant sur le rouge.
« Colonialisme » fonctionne de la même manière. Le mot ne s’applique pas à partir d’un seuil précis sur les deux axes. Il s’applique à une zone du carré — confiscation horizontale haute, consentement bas. Personne ne conteste que Léopold II est dans la zone. Personne ne conteste que le commerce du manga n’y est pas. Le débat porte sur les cas intermédiaires — et c’est normal. Un cadre qui ne laisserait aucune place au débat sur les cas intermédiaires ne serait pas un outil — ce serait un dogme.
Certaines positions sur le carré sont si éloignées de l’échange et si proches du pôle colonial que les nommer autrement serait une euphémisation — exactement le mécanisme que le livre dénonce dans le substrat cognitif. Lorsque la dette publique enchaîne des gens qui n’existent pas encore, quand l’effacement d’un passé prive un peuple de ses racines, le mot juste reste « colonialisme », et l’éviter serait une concession à la doxa plutôt qu’une précision analytique.
Pour d’autres positions — soft power, commerce culturel, adoption libre d’un cadre intellectuel —, les coordonnées descriptives sont plus exactes que le mot-grenade. Dire « influence attractive à consentement réel » plutôt que « colonialisme culturel » n’est pas une capitulation. C’est une description juste d’un mécanisme qui n’est pas au pôle extrême.
21.3 — Ce que le cadre ne prétend pas fermer
Le débat sur les cas intermédiaires restera ouvert. C’est le signe que le cadre fonctionne, pas qu’il échoue. Un cadre qui ne laisserait aucune place au désaccord sur le nommage serait un dogme, pas un outil.
La médecine ne prétend pas éliminer la zone grise entre dysplasie et cancer. Elle donne des critères pour la réduire, un vocabulaire pour en parler, et un espace commun pour que le désaccord entre praticiens soit productif. Un oncologue peut dire à un confrère : « Je place ce cas à tel stade, pour ces raisons, avec telle marge d’incertitude ». Un autre peut répondre : « Je le placerais plus près du seuil supérieur, parce que je donne plus de poids à tel signe ». Ils ne disent pas la même chose. Mais ils parlent la même langue. Leurs différences deviennent utiles — elles pointent vers ce qu’il faut regarder de plus près.
Le carré de l’appropriation fait la même chose pour les dispositifs qui déplacent quelque chose d’une personne ou d’un groupe vers un autre. Il ne supprime pas le débat. Il le rend possible — en coordonnées plutôt qu’en invectives. Deux personnes de sensibilités politiques différentes peuvent placer la même dette intergénérationnelle à des points différents du carré et justifier chacune sa position par les trois questions posées plus haut. Elles ne sont pas d’accord. Elles ne parlent plus l’une à côté de l’autre. C’est déjà un progrès.
21.4 — Contrepoint
L’objection qui reste valable, et que les chapitres précédents n’ont pas entièrement levée, est celle du locuteur dominant. C’est toujours celui qui est en position confortable qui décide où placer le curseur. Les règles de la discussion — y compris celles que ce livre propose — sont produites à l’intérieur d’un espace culturel particulier, par un auteur qui occupe certaines positions sociales et certaines coordonnées sur son propre carré. Prétendre qu’un cadre descriptif peut se tenir à distance de la position de celui qui le propose serait naïf.
La réponse est double et incomplète. D’une part, le cadre n’exige pas qu’un locuteur extérieur le légitime pour fonctionner — il peut être utilisé par n’importe qui, y compris par ceux qui l’utiliseront contre l’auteur. Une grammaire ne choisit pas ses locuteurs. Si le cadre tient, il peut être retourné contre son inventeur aussi bien que contre les cibles qu’il pense avoir identifiées. Ce n’est pas une garantie, mais c’est un test : un outil qui ne peut être utilisé que dans une seule direction est suspect.
D’autre part, la question du locuteur dominant ne se résout pas, elle se reconnaît. Elle fait partie de ce que les trois questions — bénéficiaire, consentement possible, direction du mouvement — aident à voir. Elles ne neutralisent pas la position de celui qui les pose. Elles la rendent localisable, et donc contestable. Le lecteur qui repère une asymétrie dans l’application du cadre par l’auteur a les moyens de la pointer avec le vocabulaire même du livre. C’est aussi une des conditions pour que le livre se tienne du bon côté de ce qu’il décrit — mais cela, le dernier chapitre s’en occupera.