XX — Spectre continu
Chapitre XX — Le spectre continu : quand transmettre et s’approprier sont le même geste
Un bébé de trois semaines dort dans les bras de son parrain, dans une petite église du Jura. L’eau du baptême tombe sur son front. Il ne s’en rendra pas compte avant plusieurs heures, et il n’en gardera aucun souvenir direct. Pendant les vingt années qui viennent, on lui apprendra à dire notre Père, à jeûner le Vendredi saint, à reconnaître le dimanche à l’odeur du gigot qu’on prépare. À vingt ans, il pourra rejeter tout cela s’il le veut. Il n’aura jamais eu la possibilité de le refuser au moment où on le lui a donné.
Dans une école de pensionnat autochtone du Manitoba, vers 1950, un enfant de sept ans dort dans un dortoir commun. Il est arrivé deux semaines plus tôt, arraché à sa famille par des agents fédéraux. On lui a donné un nouveau prénom. On lui a coupé les cheveux. On lui a interdit de parler sa langue maternelle. Dans vingt ans, s’il survit au système — ce qui n’est pas acquis —, il pourra essayer de retrouver la langue de sa mère, qui entre-temps sera peut-être morte avant d’avoir pu la lui réapprendre.
Les deux enfants dorment. L’un recevra une langue, une religion, une morale qu’il n’a pas choisies. L’autre recevra aussi — une langue, une religion, une morale qu’il n’a pas choisies. Les deux gestes ne sont pas au même endroit sur le carré. Ils sont sur le même carré.
20.1 — Toute transmission est une appropriation
Non pas : toute transmission est un colonialisme. Mais : toute transmission est quelque part sur le carré. Baptiser un enfant et envahir le Congo ne sont pas au même endroit — ils sont dans le même espace, sur les mêmes axes. Dire qu’ils partagent un espace n’est pas dire qu’ils sont équivalents. C’est dire qu’ils sont comparables, et que le chemin de l’un à l’autre est continu.
L’enfant qu’on baptise, qu’on circoncit, qu’on élève dans une langue, une religion, une morale — cet enfant n’a consenti à rien. Il n’a pas pu, il ne sait pas encore ce qu’on lui donne, il ne peut pas le refuser au moment où on le lui donne. L’éducation est une asymétrie absolue : celui qui sait impose à celui qui ne sait pas encore. Il n’y a pas de symétrie possible. Il n’y en aura pas avant quinze ou vingt ans.
Les pensionnats autochtones au Canada, en Australie, aux États-Unis, transmettaient une langue en en détruisant une autre. L’éducation et l’appropriation y étaient simultanées, indiscernables. L’enfant sortait du pensionnat alphabétisé en anglais, catholique ou protestant, capable de lire la Bible — et incapable de parler à sa grand-mère. L’endoctrinement soviétique, dans les décennies qui ont suivi la révolution, alphabétisait réellement des millions de paysans — et leur installait en même temps une grille idéologique qui structurait ensuite leur vie entière. Le bénéfice réel, et le formatage réel, étaient fournis par un seul et même dispositif.
20.2 — Aucun critère stable
Il n’existe pas de critère stable pour séparer la transmission de l’appropriation.
Pas l’intention. Le missionnaire est sincère, on l’a vu. Le parent qui transmet sa langue n’est jamais cynique ; il transmet ce qu’il a, parce qu’il a cela à transmettre. L’enseignant qui apprend à lire à un enfant n’imagine pas qu’il installe une grille — il installe la lecture. Les intentions sont bonnes ou neutres, elles ne sont presque jamais malveillantes.
Pas le bénéfice. L’éducation soviétique produisait des ingénieurs compétents. Les pensionnats autochtones produisaient des adultes capables de tenir une comptabilité. Les colonies européennes construisaient des chemins de fer, ouvraient des hôpitaux, diffusaient des techniques agricoles dont les populations locales continuent, deux générations plus tard, à bénéficier. Le bénéfice est réel, mesurable, parfois considérable. Il ne dit rien sur la position du dispositif.
Pas le consentement. L’enfant ne consent jamais à rien. Les générations futures ne consentent jamais à la dette. Les morts ne consentent jamais à la réécriture de leur histoire. Et pourtant, on continue à transmettre à des enfants, à s’endetter, à réécrire des histoires. Le consentement absent est la règle commune, pas l’exception coloniale.
Ce qui distingue transmettre de s’approprier n’est pas une frontière mais un spectre continu. Le point où l’on place le curseur n’est jamais mécaniquement déductible d’un fait brut. Il dépend d’une lecture qui intègre plusieurs dimensions — qui prend, qui perd, qui sait, qui consent, dans quelle direction le système dérive. Cette lecture n’est pas arbitraire. Elle est contrainte par les coordonnées. Mais elle demande un jugement — et le jugement n’est pas mécanique.
20.3 — La condition même de la continuité
Le mécanisme identifié dans les chapitres précédents n’est pas une pathologie du pouvoir. C’est la condition même de la continuité humaine.
Sans appropriation par asymétrie, pas de langue — la langue se transmet toujours d’un locuteur compétent vers un locuteur qui ne l’est pas encore. Sans appropriation par asymétrie, pas de culture — la culture se transmet toujours d’une génération qui l’a à une génération qui ne l’a pas. Sans appropriation par asymétrie, pas de science — la science se transmet toujours d’un maître à un apprenti qui ne sait pas ce qu’on lui apprend. Sans appropriation par asymétrie, pas de civilisation — la civilisation se dépose, strate après strate, dans des cerveaux qui ne l’ont pas choisie.
L’appropriation est indéracinable, non pas parce qu’elle se cache, mais parce qu’elle est le versant prédateur d’un mécanisme sans lequel l’humanité ne se perpétue pas. Couper le mécanisme pour supprimer la prédation reviendrait à couper la transmission, et la transmission coupée ne laisse pas une humanité plus libre — elle ne laisse plus d’humanité du tout.
Cette observation change la teneur du projet critique. Le livre n’est pas un appel à l’abolition du mécanisme. Il est un effort pour le rendre visible, pour qu’on sache dans quelle direction on se déplace quand on le pratique, pour qu’on puisse au moins choisir — là où le choix est possible — entre les formes qui laissent une sortie et celles qui n’en laissent pas. Le spectre est continu. Le glissement entre la transmission généreuse et la prédation totale ne rencontre aucun mur. Mais il peut être ralenti. Il peut être freiné par une attention collective. Il peut être inversé quand on le voit venir à temps.
C’est la seule chose que le cadre permet de promettre. Pas l’abolition — l’attention.
20.4 — Contrepoint
L’objection la plus forte est celle d’un lecteur qui accepterait le continuum mais refuserait la conclusion anthropologique. Si l’appropriation est la condition de la continuité humaine, dire qu’elle est « indéracinable » ne décrit pas un fait — c’est une capitulation politique déguisée en constat. Une génération de philosophes critiques a soutenu qu’on pouvait concevoir des formes de transmission qui ne reproduisent pas l’asymétrie structurelle : une éducation non autoritaire, une culture sans maître, un savoir horizontal sans hiérarchie. Ces propositions ne sont peut-être pas totalement réalisables, mais elles tracent un horizon régulateur — et s’en dispenser au nom de « l’indéracinable » reviendrait à adopter un fatalisme qui n’appartient pas à la tradition critique.
La réponse est modeste et elle ne prétend pas clore la question. Le livre ne soutient pas que l’asymétrie de transmission est indéracinable en toute forme, ni qu’aucun progrès n’est envisageable vers des rapports de transmission plus égalitaires. Il soutient que la position zéro — transmission sans asymétrie — n’est pas atteignable pour un nouveau-né, puisque le nouveau-né ne sait rien et que le parent sait quelque chose. Cette asymétrie-là est constitutive. Les asymétries secondaires — entre adultes, entre pairs, entre institutions — sont négociables, réductibles, parfois réversibles. Sur celles-là, le cadre ne dit pas qu’elles sont indéracinables. Il dit seulement qu’elles ne s’effacent pas d’elles-mêmes, et que le mécanisme qui les produit est le même, à différents régimes d’intensité, que celui qui produit les formes les plus extrêmes.
L’optimisme et le pessimisme cohabitent dans cette lecture. Certaines asymétries ne peuvent pas être abolies — elles sont le prix de la continuité. D’autres peuvent l’être, ou peuvent être rapprochées de leur forme minimale. La tâche n’est pas d’abolir le carré. Elle est de reconnaître où, sur le carré, chaque dispositif se situe, et dans quelle direction il dérive.