XVII — Test du carré

Chapitre XVII — Le test du carré : l’« appropriation culturelle »

En juillet 2015, le Museum of Fine Arts de Boston organise des séances publiques où les visiteurs peuvent essayer un kimono inspiré du tableau de Monet La Japonaise, dans le cadre d’une série intitulée Kimono Wednesdays. Des manifestants se présentent aux portes du musée avec des pancartes dénonçant l’appropriation culturelle et le racisme. Le musée suspend les essais. Quelques jours plus tard, plusieurs associations japonaises-américaines — dont celles de la région de Boston — publient des communiqués défendant l’initiative et regrettant son annulation. Le consul général du Japon à Boston fait savoir que la communauté japonaise est ravie qu’on s’intéresse au kimono et trouve la protestation absurde. L’événement a lieu, puis n’a plus lieu, puis devient l’emblème d’une controverse qui dépasse largement le tissu d’un kimono.

Le mot qui structure cette controverse mérite qu’on le regarde de près. Il s’appelle « appropriation ». Il est aussi celui qui structure ce livre. Mais il ne désigne pas la même chose dans les deux usages.

17.1 — Ce que les coordonnées montrent

L’« appropriation culturelle » au sens du discours contemporain — un Blanc qui porte des dreadlocks, un restaurant fusion qui utilise des recettes japonaises, une chanteuse qui s’inspire de rythmes africains, des visiteurs d’un musée américain qui essaient un kimono — est traitée par le vocabulaire dominant comme si elle appartenait au quadrant colonial. Le mot appropriation active les mêmes défenses que le mot colonialisme : il déclenche l’indignation, la culpabilité, le réflexe de censure.

Que disent les coordonnées ?

Sur l’axe horizontal, l’emprunt pur. L’original reste intact. Le Japonais garde sa cuisine. L’Africain garde ses rythmes. Le Jamaïcain garde ses dreadlocks — il en porte autant qu’avant. Personne ne perd. On est au pôle gauche de l’axe, aussi loin que possible de la confiscation.

Sur l’axe vertical, du consenti à l’accepté. Personne n’a rien imposé. Quelqu’un a trouvé ça beau, ça bon, ça intéressant, et l’a repris. Il n’y a ni emprise, ni capture, ni invisibilité — il n’y a pas de dispositif, il y a des choix individuels qui circulent comme les choix individuels ont toujours circulé entre cultures voisines.

Le carré place donc l’« appropriation culturelle » dans le quadrant échange, exactement là où se trouvent le commerce culturel, le manga exporté, le jazz joué par des Européens, la cuisine française mondialisée, les romans russes lus en anglais. Le coin le plus banal du carré — la vie quotidienne des cultures qui se respirent les unes les autres depuis l’Antiquité.

L’écart entre la position réelle sur le carré et la charge morale associée au mot est précisément le mécanisme décrit dans le substrat cognitif : une capture cognitive qui déplace le curseur moral sans déplacer le curseur factuel. On utilise un mot qui évoque la confiscation (« appropriation ») pour décrire un emprunt. On projette le quadrant colonial sur le quadrant échange. C’est un abus de vocabulaire — et c’est précisément le type d’abus que le carré rend visible.

17.2 — Ni bien, ni mal, ni moral

Le carré ne dit pas que l’appropriation culturelle est « bien » ou « mal ». Il dit : montrez-moi où sur les deux axes votre cas se situe. Si c’est emprunt + consenti, ce n’est pas dans le même quadrant que Léopold II. Utiliser le même registre émotionnel pour les deux est une inflation du concept qui, paradoxalement, protège les vrais colonialismes en noyant le mot dans la banalité. Si tout est appropriation, l’expropriation d’un peuple devient une intensité parmi d’autres dans un vocabulaire saturé, et la distinction entre Dreyfus et un restaurant fusion se perd dans le bruit.

Cette inflation n’est pas neutre politiquement. Elle déporte l’attention, et les ressources militantes, vers des objets de controverse qui occupent la partie la plus basse du carré — le coin où l’échange culturel ordinaire se déroule depuis toujours. Pendant ce temps, les dispositifs qui occupent réellement le quadrant colonial — extraction minière, effacement des peuples autochtones encore vivants, dette intergénérationnelle, capture de l’attention à l’échelle industrielle — continuent à opérer sans que la même intensité mobilisatrice les prenne pour cible.

Le carré fait le travail que le vocabulaire atomique ne pouvait pas faire. Il situe. Il ne juge pas à la place de son utilisateur. Il demande simplement : à quel endroit, précisément, votre accusation se situe-t-elle ?

17.3 — Contrepoint

L’objection sérieuse n’est pas dans le registre de la défense absolue du mélange culturel. Elle est plus fine. Dans certains cas, l’emprunt culturel s’accompagne effectivement d’un effacement de la source — et ce cas-là n’est pas dans le quadrant échange.

Quand Elvis Presley enregistre Hound Dog en 1956, la chanson a déjà été composée et enregistrée en 1952 par Willie Mae Big Mama Thornton, artiste noire qui touchera une somme dérisoire sur les millions de dollars que la version d’Elvis générera. Les royalties des blues musicians d’origine, quand ils en percevaient, étaient sans commune mesure avec ceux des interprètes blancs qui les reprenaient. Ce n’est plus seulement un emprunt : c’est un transfert. Le curseur horizontal se déplace. Les artistes noirs n’ont pas été « privés » du blues — ils ont continué à en jouer —, mais ils ont été matériellement privés des retombées économiques de leur propre création, parce que la structure de l’industrie musicale américaine des années 1950 le permettait.

Quand l’industrie de la mode vend à grande échelle des motifs indigènes sans retour économique vers les communautés d’origine, le curseur se déplace également. Quand une entreprise pharmaceutique brevète une molécule tirée d’un savoir ancestral sans reconnaître la source, on entre dans le territoire des cas où le retournement du partage en confiscation a déjà eu lieu — la matière du chapitre suivant.

Le carré permet précisément cette nuance. Au lieu du jugement binaire — appropriation culturelle = mal —, il demande combien l’original a perdu et combien la source a consenti. La réponse varie selon les cas. Le kimono essayé dans un musée de Boston n’a rien perdu ; la chanteuse noire qui n’a pas été rémunérée à la hauteur de sa création a perdu quelque chose de précis. Les deux cas ne sont pas dans le même quadrant. C’est exactement ce que le cadre promettait.

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La grammaire
de l'appropriation
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

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