XIV — Les interactions : Comment les substrats se renforcent

Chapitre XIV — Les interactions : comment les substrats se renforcent

En juillet 2021, Vladimir Poutine publie un long article intitulé De l’unité historique des Russes et des Ukrainiens. Le texte, long d’une quarantaine de pages, soutient que l’Ukraine n’existe pas comme nation distincte, que sa langue est une variante régionale du russe, que ses institutions sont une construction politique des ennemis de la Russie. L’article est signé, diffusé sur le site officiel du Kremlin, traduit dans plusieurs langues. Sept mois plus tard, les chars russes franchissent la frontière.

Il serait réducteur d’y lire un simple prétexte. Le texte de 2021 n’est pas un alibi ajouté après-coup à une décision déjà prise — c’est une pièce structurelle dans le mécanisme qui a rendu la décision pensable, justifiable devant les fonctionnaires russes, défendable devant une partie de l’opinion. L’appropriation historique est arrivée avant l’appropriation spatiale. La première a rendu la seconde intellectuellement disponible. Quand on a déclaré pendant sept mois qu’une nation n’existait pas, envahir son territoire ne présente plus la même figure morale que d’envahir un pays reconnu.

Les substrats ne fonctionnent pas en silos. Ils se tiennent. Ils se nourrissent. Ils se renforcent. On a pu, par commodité d’exposition, les examiner un par un. Mais le mécanisme, dans la vie réelle, opère presque toujours en combinaison — plusieurs substrats simultanément, plusieurs voix superposées, chaque glissement sur un axe facilitant le glissement suivant sur un autre.

14.1 — Les chaînes visibles

La combinaison la plus lisible est celle qu’on vient de décrire : l’appropriation historique sert de légitimation à l’appropriation spatiale. Le mécanisme est ancien. Le roman national a toujours précédé les frontières : Rome s’est racontée descendante de Troie avant de conquérir la Méditerranée, la France a construit un récit de filiation gauloise avant d’assembler son hexagone, l’Italie fasciste a dressé Mussolini en héritier de l’Empire romain avant d’envahir l’Éthiopie. La chronologie est stable : d’abord le récit, puis la conquête, et enfin le récit mis à jour pour inclure la conquête. L’historiographie officielle et la carte se tiennent par la main.

Une autre chaîne, plus récente, va dans le sens inverse : l’appropriation spatiale finance l’appropriation cognitive. Les grandes plateformes numériques — Google, Meta, TikTok, Amazon — extraient des données comportementales à l’échelle de leurs utilisateurs, c’est-à-dire de plusieurs milliards de personnes. Ces données ne servent pas seulement à vendre de la publicité ciblée. Elles servent aussi à entraîner les modèles prédictifs qui déterminent, à la milliseconde près, quel contenu sera affiché à qui, quelle notification sera envoyée à quel moment, quelle chaîne d’interactions maximisera l’engagement. L’extraction spatiale — les données collectées, les serveurs de l’Oregon ou de l’Iowa où elles sont stockées — alimente l’appropriation cognitive. L’un n’existerait pas sans l’autre. Le cobalt numérique, si l’on veut, finance le formatage des comportements.

Une troisième chaîne relie le substrat intergénérationnel au substrat institutionnel. La dette publique croissante permet aux gouvernements de différer les réformes qui, pour être votées, exigeraient un consentement démocratique explicite. On n’augmente pas l’impôt, on n’engage pas de réforme structurelle, on émet de la dette — et la décision devient supportable politiquement parce que son coût est transmis à ceux qui n’ont pas voté. L’appropriation intergénérationnelle finance, en pratique, l’appropriation institutionnelle : elle permet de prendre des décisions qui auraient été rejetées si le consentement contemporain avait été requis.

Une quatrième, plus discrète, relie le substrat attractif au substrat cognitif. Le soft power — séries, musique, mode, plateformes de médias sociaux — ne se contente pas de diffuser des produits. Il transporte avec lui un vocabulaire, des grilles de lecture, des catégories morales. La jeune génération marocaine qui consomme des séries américaines à Netflix apprend simultanément, sans qu’aucune décision éducative l’exige, une grammaire du conflit interpersonnel, une hiérarchie des causes à défendre, un registre émotionnel — bref, des cadres qui ne préexistaient pas dans sa propre tradition. L’attractif, une fois installé, glisse doucement vers le cognitif. Le consommateur devient transmetteur sans en avoir l’intention.

14.2 — Les vecteurs modernes

Trois vecteurs, communs à toutes ces chaînes, ont transformé la vitesse et l’ampleur du mécanisme au cours des trente dernières années.

Le numérique, d’abord. Il a abaissé le coût marginal de la diffusion à un niveau que l’Histoire n’avait jamais connu. Transmettre un cadre de pensée à un milliard de personnes coûtait, en 1990, le prix d’un empire éditorial mondial. Cela coûte aujourd’hui le prix d’une équipe de produits d’une vingtaine d’ingénieurs. Les asymétries d’émission qui prenaient des siècles à se constituer se constituent désormais en une décennie.

La finance, ensuite. Les flux de capitaux ont rendu possible une asymétrie d’investissement que les formes antérieures de commerce ne permettaient pas. Un fonds de pension californien peut désormais, en quelques clics, acquérir des terres agricoles en Argentine, des concessions minières en Zambie, des infrastructures portuaires au Pirée. La propriété change de main sans que les populations concernées aient eu l’occasion de le savoir à temps, et encore moins celle de s’y opposer. L’emprise financière ne remplace pas les autres formes d’asymétrie — elle les amplifie et les coordonne.

Les médias, enfin, au sens large — chaînes d’information, plateformes sociales, podcasts, agrégateurs. Ils forment l’espace dans lequel les récits circulent. Quand ces récits sont capturés par quelques acteurs, la capacité de dissentiment se réduit à la capacité de diffuser un contre-récit dans le même espace. La capture n’est presque jamais totale ; elle est presque toujours asymétrique.

14.3 — Pourquoi les substrats se renforcent

Un point d’architecture mérite qu’on le note. Les substrats ne se renforcent pas par hasard. Ils se renforcent parce qu’une appropriation dans un domaine abaisse le coût d’une appropriation dans un autre. Quand on a déjà confisqué le passé d’un peuple, il est moins coûteux de lui prendre son territoire — la résistance morale interne à la conquête est affaiblie. Quand on a capté l’attention d’une population, il est moins coûteux de lui imposer un cadre de pensée — la vigilance a été pré-saturée. Quand on a transféré à une génération future la charge financière d’une décision actuelle, il est moins coûteux de prendre d’autres décisions actuelles sans consultation — le mécanisme de contournement est rodé.

Cette propriété des substrats est la raison pour laquelle le carré n’est pas une collection de cas isolés. Il décrit un espace connexe. Un dispositif qui a pénétré sur un axe glisse plus facilement sur les autres — non parce qu’une main invisible le coordonne, mais parce que les protections internes à chaque axe ont été, progressivement, affaiblies par les prises précédentes.

14.4 — Contrepoint

On peut objecter que cette lecture en chaînes suppose une cohérence dans la prédation qui n’existe, dans la vie réelle, qu’à l’état fragmentaire. L’appropriation historique russe de l’Ukraine et l’appropriation spatiale de 2022 sont certes liées par un même acteur. Mais les GAFAM ne se coordonnent pas avec les États-Unis pour optimiser conjointement l’extraction spatiale et la capture cognitive. Le FMI et la Banque centrale européenne ne se téléphonent pas pour synchroniser la dette et la technocratie. Dans la plupart des cas, les chaînes décrites ici sont des convergences structurelles, pas des plans. Les présenter comme des chaînes suggère une intentionnalité qui n’est pas là.

La réponse est que le mot « chaîne » ne suppose pas un forgeron unique. Il décrit une propriété structurelle : quand deux mécanismes se situent sur le même carré et partagent un même vecteur — asymétrie, temporalité, canaux de diffusion —, leurs effets s’additionnent et s’alimentent sans qu’aucun acteur ait besoin de l’orchestrer. C’est la logique des rétroactions dans un système complexe, non celle d’une conjuration. Le résultat visible peut ressembler à un plan concerté. Il est, le plus souvent, la somme non voulue de décisions indépendantes qui, parce qu’elles opèrent sur un même espace, finissent par converger.

Cette précision importe pour la suite. Si les chaînes étaient des plans, les démanteler consisterait à identifier et à éliminer les planificateurs. Puisqu’elles sont des convergences structurelles, leur démantèlement exige autre chose — un changement dans les règles de l’espace lui-même. Ce que le livre n’entreprend pas. Il reste à l’étape de la description.

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La grammaire
de l'appropriation
⚖️ Premier principe.
Deuxième principe.
💪 Troisième principe.

Conclusion du splash.

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