VII — Le substrat cognitif : Imposer un cadre de pensée

Chapitre VII — Le substrat cognitif : imposer un cadre de pensée

Dans une salle de réunion parisienne, quelqu’un explique que le projet « impacte positivement le delivery de la roadmap quarter sur quarter ». Personne ne sourit. Personne ne relève. Les participants hochent la tête, parce qu’ils comprennent — et ils comprennent parce qu’ils ont appris à comprendre, dans cette langue précise. L’anglais managérial, importé des écoles de commerce américaines via les cabinets de conseil, s’est installé dans la plupart des entreprises françaises entre les années 1990 et 2010 sans qu’aucune décision explicite ait été prise. Les locuteurs s’y plient parce qu’il faut bien parler la langue où se font les carrières. Ils la transmettent à leurs subordonnés. Leurs subordonnés la transmettent à leurs équipes.

Ce ne sont pas les mots qui ont le plus changé. Ce sont les pensées qu’ils permettent — et celles qu’ils interdisent. On ne critique pas ce qu’on ne peut pas formuler, et certaines critiques disparaissent quand le vocabulaire pour les formuler s’est dissous. C’est le mécanisme que La Boétie avait pressenti en 1548 dans sa Servitude volontaire. Il n’avait que partiellement raison — le tyran ne tient pas seulement par la soumission, il tient aussi par le fait que ses sujets se représentent le monde à travers les catégories qu’il a fournies. La tyrannie de la pensée précède la tyrannie des corps ; quand elle fonctionne bien, elle la rend inutile.

7.1 — Le cadre qu’on ne voit pas

Ce substrat est le plus difficile à détecter, parce qu’il opère à l’endroit même où l’on cherche ordinairement à le repérer. On combat une idée avec une autre idée ; on ne combat pas une grille de pensée avec une autre grille, parce qu’on n’a qu’une grille disponible pour penser.

Prenons trois exemples, volontairement distants l’un de l’autre.

Le premier est l’expression « There Is No Alternative » — TINA — popularisée par Margaret Thatcher au début des années 1980 pour justifier la politique néolibérale britannique. Ce n’est pas un argument, c’est un verrou. Il présuppose l’absence de solution de rechange sans avoir à la démontrer, et il déplace la charge de la preuve du défenseur de l’orthodoxie vers le contestataire. Si quelqu’un propose une politique alternative, il doit d’abord prouver qu’elle existe — et le fait que la formule TINA ait été reprise pendant quarante ans par des partis sociaux-démocrates, travaillistes, chrétiens-démocrates, par des hauts fonctionnaires européens, par des commentateurs dont la fonction supposée est de discuter, montre qu’elle a opéré non pas comme un argument dans un débat mais comme un cadre qui fermait le débat. On ne peut pas réfuter TINA dans sa propre grammaire ; on peut seulement en sortir — et la plupart des acteurs politiques n’ont pas les moyens d’en sortir.

Le deuxième est le vocabulaire associé au mouvement identitaire-progressiste, importé depuis les campus américains vers les médias et les institutions européennes au cours des années 2010. Le mot « privilège » y désigne des dispositifs avantageux dont les bénéficiaires seraient inconscients ; le mot « violence » s’élargit pour inclure des actes non physiques ; la notion de safe space redéfinit la liberté d’expression comme un risque pour ceux qui doivent en être protégés. Le contenu politique de ces mots est une chose ; leur fonction cognitive en est une autre. Une fois ce vocabulaire adopté, certaines objections deviennent formellement disqualifiantes — les formuler, c’est s’exposer à l’accusation morale que le vocabulaire a rendue disponible. L’asymétrie n’est pas celle d’un argument face à un autre argument ; elle est celle d’un locuteur qui dispose du registre moral courant face à un interlocuteur qui doit négocier chaque mot avant même de commencer à parler.

Le troisième est l’évangélisme pentecôtiste en Amérique latine. Au Brésil, la part de la population qui se déclare catholique a chuté d’environ 90 % dans les années 1980 à moins de 50 % aujourd’hui ; l’essentiel de la bascule s’est fait au profit des Églises évangéliques, souvent financées depuis les États-Unis, et qui transmettent avec la foi un corpus théologique, moral et politique précis — tout sauf universel. Le salafisme wahhabite, financé depuis l’Arabie saoudite dans une grande partie du monde musulman depuis les années 1970, opère selon la même logique : la diffusion d’un cadre théologique particulier, présenté comme la vraie orthodoxie, au détriment des traditions locales (soufisme, malékisme, chiisme ismaélien) qui perdent leurs mosquées, leurs écoles, et leurs récits historiques.

Les trois cas n’ont pas la même couleur politique. Ils ont la même structure. Quelqu’un dispose des moyens — médiatiques, financiers, institutionnels — de diffuser un cadre. Les destinataires adoptent le cadre. Une génération plus tard, les catégories disponibles pour penser ne sont plus celles que la tradition locale fournissait ; elles sont celles que le cadre a imposées. Et les destinataires croient, le plus souvent, que ce sont les leurs.

7.2 — La position sur les curseurs

L’appropriation est au pôle de la confiscation. On ne prend pas seulement une place dans le débat ; on prend la place du cadre lui-même. Une fois qu’une société s’est mise à penser avec les catégories du néolibéralisme, ou celles du wokisme, ou celles du salafisme, le cadre antérieur ne coexiste pas pacifiquement — il devient inaudible, parce que son vocabulaire a été requalifié, moralement ou intellectuellement, en retard, archaïque, dépassé.

L’asymétrie est, selon les cas, entre l’emprise et la capture. L’emprise quand le cadre est visible et que la résistance est possible mais coûteuse — s’opposer à TINA en 1985 dans un journal financier était possible, ça signifiait simplement ne plus écrire pour des journaux financiers. La capture quand le cadre est invisible au point que le colonisé pense avec lui sans savoir qu’il est emprunté — le professeur qui utilise le mot « impact » comme verbe dans sa thèse ne fait pas un geste politique, il écrit comme on écrit. Les deux positions coexistent sans frontière nette.

Le consentement est invisible, dans la plupart des cas. Le colonisé intellectuel ne se perçoit pas comme tel. Il reproduit les catégories qu’il a reçues et les tient pour siennes. C’est précisément ce qui fait la force du substrat : il est le seul où la victime défendra activement son colonisateur contre toute tentative de la libérer, parce qu’elle ne distingue plus sa propre pensée de celle qui lui a été transmise.

7.3 — Le paradoxe de l’auteur

Une honnêteté minimale exige qu’on pose ici la question : ce livre ne propose-t-il pas lui aussi un cadre — la grammaire de l’appropriation, l’anatomie à trois variables, le continuum — qui tentera d’organiser la façon dont le lecteur pense ensuite la prise ? En quoi ce geste diffère-t-il de ce qu’il dénonce ?

La différence entre transmettre une idée et capturer un esprit, si elle existe, tient à la place laissée au refus. Un essai qui expose ses propres contre-arguments, qui pose des objections sérieuses à sa propre thèse, qui laisse au lecteur la possibilité de rejeter le cadre à l’endroit précis où il est présenté — cet essai invite à la contestation. Il est placé sur le curseur de l’asymétrie assez bas pour que la résistance soit possible sans coût démesuré. À l’inverse, un cadre idéologique qui se présente comme une évidence morale, qui disqualifie d’emblée ses contradicteurs, qui sature les canaux de diffusion au point de rendre l’alternative imperceptible — ce cadre-là est dans la capture, même s’il se croit dans la persuasion.

Cette différence n’est pas garantie par la seule intention de l’auteur. Elle ne se lit que rétrospectivement, dans l’usage fait du livre par ses lecteurs. Un livre qui prétend à l’ouverture mais qui en pratique ferme les alternatives est dans la même zone du carré qu’un cadre idéologique classique. On n’est protégé de rien par la seule proclamation de sa propre lucidité.

7.4 — Contrepoint

Les idées circulent, c’est la condition même de la vie intellectuelle. Depuis Alexandrie jusqu’aux universités américaines, aucun foyer intellectuel ne s’est jamais constitué sans diffusion, sans importation, sans adoption de vocabulaires extérieurs. Athènes a pris à l’Égypte, Bagdad a pris à Athènes, Florence a pris à Bagdad, Paris et Londres ont pris à Florence. Qualifier ces circulations de colonisation cognitive reviendrait à effacer toute distinction entre transmission et emprise — et la grammaire que le livre propose précisément pour discriminer se retrouverait incapable de discriminer.

Plus gênant encore : qualifier le wokisme de capture cognitive, et pas les Lumières, la démocratie libérale, le scientisme, l’universalisme des droits de l’homme, est une sélection idéologique déguisée en analyse. Si le critère de la capture est l’asymétrie institutionnelle et la saturation des canaux, alors la pensée des Lumières, diffusée depuis la France vers le monde entier par l’école républicaine, les colonies, et les institutions internationales, remplit les conditions. Le critère doit donc être posé indépendamment du contenu de l’idée — sinon on juge, on n’analyse pas.

La réponse tient dans la distinction entre mode de diffusion et nature du contenu. Une idée peut être vraie ou fausse, utile ou nuisible — ce sont des questions à part. La question cognitive est celle de la modalité de diffusion : persuasion argumentée, où l’interlocuteur peut objecter sans être moralement disqualifié, ou pression institutionnelle et morale, où l’objection est traitée comme une faute. Les Lumières ont été, selon les lieux et les époques, plus proches de l’un ou de l’autre pôle. Le cadre s’applique aussi à elles. On ne fait pas de grâce au favori.

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La grammaire
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