VI — Le substrat historique : Prendre le passé des autres

Chapitre VI — Le substrat historique : prendre le passé des autres

Le 9 mars 2001, deux statues que la roche de Bamiyan portait depuis quinze siècles cessent d’exister en moins d’une semaine. Les Talibans ont d’abord essayé à la mitraillette, puis à l’artillerie antichar. Le grès résiste. Il faut finalement poser des charges explosives dans les niches creusées derrière les épaules et dans les fondations. Le grand bouddha, cinquante-cinq mètres de haut, s’effondre le dernier. Les images font le tour du monde. Le mollah Omar, qui avait initialement protégé les statues, explique ensuite que leur simple existence — visible, monumentale, antérieure à l’islam — était une offense insupportable à la doctrine.

On pourrait classer ce geste parmi les atrocités iconoclastes — et on aurait raison, en partie. Mais on aurait manqué ce qu’il avait de singulier : ce n’est pas l’image du Bouddha que les Talibans voulaient détruire. Il n’y avait plus, depuis longtemps, de bouddhistes à Bamiyan. Ce qu’ils voulaient détruire, c’était le témoignage d’une présence antérieure. Dynamiter ces statues, ce n’était pas défendre l’islam contre un culte rival. C’était effacer la mémoire de ce qu’il y avait eu avant.

Ce geste-là est la forme la plus pure d’une opération qui s’accomplit ailleurs sans explosifs, et souvent sans violence visible.

6.1 — La réécriture

La forme douce, et la plus fréquente, prend la forme d’une réécriture. On ne détruit rien. On s’empare du récit. Le résultat est parfois plus radical que la destruction — parce qu’il ne laisse pas de cicatrice, et parce qu’une génération plus tard, personne ne se souvient qu’il y eut un autre texte.

Le cas le plus ancien et le plus spectaculaire de réécriture religieuse est celui d’Abraham. Le personnage fondateur du judaïsme devient, dans le Coran, un prophète musulman — non pas un Juif qui aurait préfiguré l’islam, mais quelqu’un qui aurait été originellement musulman, la version juive n’étant qu’une altération tardive. Le mot de tahrif désigne précisément cette accusation : les Écritures antérieures ont été falsifiées, le Coran restitue la vérité première. Le judaïsme n’est donc pas un précurseur à honorer, c’est une copie défectueuse à corriger. Le même schéma se reproduit avec Jésus : figure centrale du christianisme, il devient dans le Coran un prophète musulman dont les chrétiens auraient trahi le message. La mécanique est la même, l’antériorité revendiquée aussi.

On trouve un mouvement comparable, à l’autre bout du spectre idéologique, dans certaines variantes de l’afrocentrisme qui revendiquent l’Égypte ancienne comme une civilisation noire-africaine dont l’héritage aurait été confisqué par la Grèce puis par l’Europe. Le récit palestinien moderne construit une continuité cananéenne antérieure à la présence juive en Terre sainte — là où l’archéologie et les sources textuelles convergent vers une chronologie différente. Le sionisme chrétien américain, à l’inverse, instrumentalise l’héritage juif au service d’une eschatologie protestante qui n’a jamais été celle des Juifs eux-mêmes. La Russie contemporaine, reprise par les manuels scolaires et les discours présidentiels, nie l’existence d’une nation ukrainienne distincte — et cette négation n’est pas une opinion abstraite, elle a servi de justification à l’invasion de 2022.

On reste dans la politique intérieure quand on rencontre le « roman national » français et son célèbre « nos ancêtres les Gaulois », récit scolaire qui tient mal dès qu’on regarde la généalogie réelle des Français contemporains — mais qui a produit, pour plusieurs générations, un patrimoine imaginaire partagé. Le mythe américain de la terra nullius a fait mieux encore : il a effacé les civilisations qui peuplaient le continent, parfois par millions, pour faire place à une genèse dans laquelle les pionniers européens arrivaient sur un territoire vierge. Le nationalisme hindou contemporain s’emploie à effacer ou à minimiser la période moghole de l’histoire indienne, comme si les cinq siècles de présence musulmane pouvaient être traités en parenthèse. L’Italie fasciste, dans les années 1930, a colonisé la Rome antique pour légitimer ses ambitions contemporaines — les discours de Mussolini sur la Méditerranée mare nostrum empruntent directement leur vocabulaire aux conquêtes de la République tardive.

Cette énumération aurait un goût de réquisitoire si elle s’arrêtait à un camp. L’universalisme du mécanisme est décisif : tout pouvoir qui dure finit par se fabriquer une archéologie à sa convenance. Le critère n’est pas « qui réécrit » mais « que fait la réécriture ». Elle devient prédation quand elle implique la dépossession d’un autre de son propre passé.

6.2 — La destruction

La réécriture suffit souvent. Quand elle ne suffit pas, on passe à la destruction. La logique est la même ; les moyens sont plus brutaux.

L’État islamique à Palmyre, en 2015, ne se contente pas de dynamiter le temple de Bêl. Il décapite l’archéologue Khaled al-Asaad, qui avait passé sa vie à entretenir le site. L’assassinat n’est pas collatéral : il est constitutif. Il s’agit d’effacer à la fois le monument et le gardien du monument — le témoin qui pourrait encore raconter. Les Talibans à Bamiyan suivent la même logique. Le Waqf jordanien, gestionnaire de l’esplanade des Mosquées à Jérusalem, mène depuis plusieurs décennies des travaux non autorisés qui détruisent méthodiquement les strates archéologiques pré-islamiques du site — les archéologues israéliens qui ont tenté de documenter ces travaux parlent de dizaines de tonnes de débris évacués sans tri. Cortés ordonne de brûler les codex aztèques en 1521 ; l’évêque Diego de Landa fait la même chose avec les codex mayas au Yucatán dans les années 1560. Il en reste aujourd’hui quatre. Quatre, pour une civilisation qui avait produit des milliers de manuscrits.

Le communisme a pratiqué la même opération pour des raisons différentes. La Révolution culturelle chinoise, de 1966 à 1976, a détruit ou endommagé une proportion considérable des temples bouddhistes, taoïstes, confucéens de Chine — on ne connaît pas le chiffre exact, mais les estimations parlent de plusieurs dizaines de milliers de sites. Les Soviétiques dynamitent en 1931 la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou, chef-d’œuvre de l’architecture orthodoxe du XIXe siècle. L’expédition franco-britannique de 1860 pille le Palais d’Été de Pékin avant de le brûler, emportant des objets qui peuplent aujourd’hui les musées européens et les collections privées — et le geste est autant un pillage qu’un effacement : il n’est pas question de conserver ce qui a été pris, il est question de priver l’autre du souvenir.

La destruction est la preuve la plus forte. Dynamiter un Bouddha de Bamiyan est un aveu : le passé de l’autre est perçu comme une menace, c’est-à-dire comme une ressource de légitimité qu’il faut lui retirer. Qu’on prenne la peine de détruire ce qui ne sert plus à personne signale qu’il ne s’agit pas d’utilité mais de récit. Ce qu’on veut, ce n’est pas l’objet ; c’est le monopole sur ce que l’objet racontait.

6.3 — La position sur les curseurs

L’appropriation historique est au maximum de son curseur : c’est la confiscation, puisqu’il ne s’agit plus de prendre mais d’interdire la revendication — et, dans les cas de destruction, de rendre la revendication matériellement impossible. L’asymétrie est absolue : les morts ne contredisent pas, les civilisations éteintes n’envoient pas d’avocats, et les sources premières qui ont été détruites ne peuvent plus servir d’argument à qui voudrait contester le nouveau récit. Le consentement est impossible : on ne demande pas l’avis des ancêtres sur la manière dont leur descendance racontera leur histoire.

C’est le substrat où les trois curseurs convergent le plus systématiquement vers le pôle extrême. C’est aussi celui qui échappe le plus facilement à la détection — une réécriture réussie ne laisse pas de trace.

6.4 — Contrepoint

Toute construction identitaire implique une sélection dans le passé. Un manuel d’histoire républicain français met en avant Clovis, la Révolution, la laïcité, et laisse dans l’ombre dix autres lignages possibles. Un récit national américain fait du Mayflower un point d’origine et passe sous silence les deux siècles antérieurs de présence française, espagnole, néerlandaise. Les Lumières elles-mêmes sont une construction sélective : elles retiennent Locke et Voltaire, elles oublient les dizaines d’auteurs moins célèbres qui formaient le bouillon réel de la pensée du XVIIIe siècle. Toute tradition vivante fait le tri. Le reproche de « confisquer le passé » pourrait donc s’adresser à tout le monde — et l’accusation, étendue à l’universel, cesserait de discriminer.

La réponse se lit sur le curseur. La sélection devient prédation quand elle implique la dépossession d’un autre. Se réclamer des Lumières ne prive personne du droit de s’en réclamer aussi — les Japonais de l’ère Meiji l’ont fait, les réformateurs turcs l’ont fait, personne n’a perdu. Déclarer Abraham musulman dépossède les Juifs de leur patriarche — et leur refuse, dans la version forte, le droit même d’être fidèles au texte qui le nomme. L’écart est exactement celui que le cadre permet de situer : ce qui distingue une filiation légitime d’une confiscation, ce n’est pas la sélectivité (partout présente), c’est ce que la sélectivité enlève à l’autre.

Pour la destruction, la question est plus délicate. Dresde en février 1945 est un dommage collatéral, pas une appropriation historique. L’iconoclasme protestant du XVIe siècle détruit ses propres images — il ne confisque pas le passé d’un autre. Haussmann reconstruit sa propre ville, il ne s’empare pas d’une mémoire étrangère. Le test est clair : la destruction vise-t-elle le passé de l’autre pour installer son propre récit ? Quand la réponse est oui, on est dans le substrat historique au pôle extrême. Quand elle est non, on est dans une autre grille d’analyse — la violence, la modernisation, l’iconoclasme interne — qui n’a pas à voir avec l’appropriation.

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La grammaire
de l'appropriation
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Deuxième principe.
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