IV — Le substrat temporel : Prendre le temps des vivants
Chapitre IV — Le substrat temporel : prendre le temps des vivants
Le matin, avant même d’ouvrir les yeux complètement, la main cherche le téléphone. Elle le trouve, le déverrouille, ouvre l’application — la même, sept jours sur sept, à quelques minutes près. Quarante minutes plus tard, le café refroidit dans la tasse. L’utilisateur n’a décidé ni l’ordre, ni la durée, ni le contenu de ce qu’il vient de consommer. Il dira qu’il a « regardé un peu son téléphone ». Il ne mentira pas. Il ne saura simplement pas qu’il s’agit d’une autre mesure du monde — pas celle du temps qu’il pensait passer, mais celle du temps qu’un système a prélevé sur lui.
Tout ce qu’on peut prendre à un être humain, on peut le restituer — sauf le temps. La terre se laisse rendre, le minerai se remplace, l’argent se compense, la langue se réapprend. Les heures de vie, non. Une fois passées, elles ne reviennent pas. C’est pour cela que ce substrat mérite qu’on s’y arrête : il est le seul où l’appropriation est structurellement irréversible, indépendamment du degré.
4.1 — Le temps confisqué
Il y a d’abord le temps qu’on prend frontalement. Pas d’algorithme, pas de séduction ; l’obligation, directe ou voilée. La bureaucratie administrative consomme en moyenne une centaine d’heures par an pour un contribuable français, selon les estimations régulièrement publiées par le Conseil des prélèvements obligatoires. Cent heures, c’est plus de deux semaines de travail à temps plein. Ce temps-là n’est pas seulement occupé : il est structurellement perdu, parce que l’administré ne peut pas s’y soustraire sans s’exclure des droits dont la bureaucratie est le portier.
L’entreprise moderne pratique une forme plus subtile mais du même ordre. Les e-mails envoyés le soir, les réunions qui débordent, l’attente silencieuse d’une réponse dans la soirée ou le week-end — rien de tout cela n’est écrit dans le contrat de travail, mais tout cela est prélevé sur ce qu’on appelle, dans le reste de la vie, le temps libre. La « formation permanente » — qu’il faut suivre pour rester employable dans un monde où la durée de vie d’une compétence technique se compte désormais en années et non en décennies — est une autre de ces ponctions. Elle est présentée comme une opportunité ; elle est, en pratique, une obligation de rester exploitable. Le salarié qui refuse de se recycler s’exclut du marché. Le salarié qui accepte consacre ses soirées à des cours qu’il n’a pas choisis.
Ce temps confisqué a une particularité. La victime sait qu’elle subit. Elle calcule, parfois, qu’elle préfère encore subir que résister — résister signifierait perdre son emploi, ses droits, son statut. C’est donc un consentement de l’ordre de l’accepté, à la bordure du subi, avec une asymétrie d’emprise plus que de capture. Pas de magie : une contrainte claire, et une impossibilité pratique de s’en soustraire.
4.2 — Le temps capturé
L’autre forme est plus moderne, et plus pure. Elle a un nom de code chez ceux qui la conçoivent : engagement. À la fin des années 2000, les équipes de Facebook, puis de Twitter et d’Instagram, ont importé dans le design des applications un corpus tiré de la psychologie comportementale. Le principal emprunt vient des travaux de B. F. Skinner sur les boîtes à pigeons : quand une récompense arrive selon un calendrier aléatoire, et non fixe, l’animal continue à appuyer sur le levier bien plus longtemps qu’avec une récompense régulière. Le variable reward schedule est l’ingrédient central de tout ce qu’on appelle aujourd’hui « addiction au téléphone ». Il est dans la notification qui arrive sans qu’on sache quand. Il est dans le défilement qui peut, à tout moment, afficher la vidéo qui méritait d’être vue. Il est dans le like qu’on attend sans certitude.
Le pull-to-refresh, le scroll infini, les stories qui disparaissent au bout de vingt-quatre heures, le petit point rouge sur l’icône : chacune de ces mécaniques a été conçue, testée, optimisée par des équipes d’ingénieurs dont le métier consiste à maximiser le temps passé sur l’application. Aza Raskin, l’inventeur du scroll infini, a déclaré publiquement qu’il regrettait son invention. Tristan Harris, ancien designer chez Google, a démissionné pour fonder une organisation dont le but est de dénoncer ce qu’il appelle la human downgrading. Les sources sont internes à l’industrie ; les aveux, ceux de praticiens qui savent exactement ce qu’ils ont fabriqué.
Ce qu’on prend ici, ce n’est plus une ressource matérielle ni une heure administrative. C’est la substance même dont une vie est faite — l’attention, les minutes éveillées, la capacité de se concentrer assez longtemps pour lire un livre jusqu’au bout. L’utilisateur ne paie pas en argent, il paie en temps de vie. Surtout, il ne sait pas qu’il paie. Il croit qu’il choisit. Il croit qu’il pourrait s’arrêter quand il voudrait. Il a raison sur le deuxième point, la plupart du temps — il peut s’arrêter —, mais il a tort sur le premier : le choix s’est fait en amont, quand des équipes rémunérées pour ce travail ont conçu les mécanismes qui rendent l’arrêt plus coûteux que la poursuite.
4.3 — La pureté de la prise
Sur les trois curseurs, le temps capturé occupe une position singulière. L’appropriation est du transfert : le temps part, ne revient pas. L’asymétrie est de la capture, au sens propre — l’ingénierie de l’addiction contre un individu isolé est une asymétrie de moyens sans équivalent dans l’histoire. Léopold II disposait d’armes ; il n’avait pas accès à la psychologie expérimentale d’un milliard de sujets en temps réel. Le consentement est invisible : l’utilisateur ne se perçoit pas comme la victime d’une prise. Il se perçoit comme un consommateur qui s’amuse, ou qui s’informe, ou qui reste en contact avec ses proches.
C’est la forme la plus aboutie de l’appropriation — celle que Léopold II aurait voulue sans pouvoir l’atteindre. On ne prend ni territoire, ni argent, ni idée : on prend directement les minutes de vie, et la victime ne sait pas les avoir données. L’axe du consentement atteint ici son point le plus bas, à la frontière entre subi et invisible. La capture a cela d’efficace : même la connaissance du dispositif ne suffit pas à lui échapper.
4.4 — Contrepoint
L’objection la plus sérieuse est celle du plaisir. Le divertissement n’est pas une extraction si l’utilisateur en tire du plaisir réel. Un bon roman capte des heures lui aussi, et personne n’accuse Dostoïevski d’avoir colonisé ses lecteurs. La lecture absorbée, le film au cinéma, la conversation passionnée — tous ces temps sont aussi « pris ». Où est la différence ?
Il n’y a pas de saut qualitatif, il y a un curseur. Dostoïevski n’a pas eu accès aux tests A/B en temps réel sur un milliard d’utilisateurs. Il n’a pas conçu les Frères Karamazov pour que le chapitre suivant paraisse plus indispensable que le précédent grâce à une courbe de récompense variable. Le roman plaît parce qu’il plaît ; l’application plaît parce qu’elle a été conçue pour maximiser la probabilité de plaire indépendamment du contenu.
La frontière entre persuasion et manipulation est graduée. On peut se trouver proche du pôle persuasion — et le temps donné vaut le prix. On peut se trouver proche du pôle manipulation — et la victime ne peut consentir puisqu’elle ne perçoit pas la prise. Aucun critère extérieur ne tranche. Ce sont les coordonnées sur l’axe de l’asymétrie qui tranchent, et le curseur ne se lit pas sur l’objet, il se lit sur le dispositif qui le rend accessible.