III — Le substrat spatial : Prendre un territoire sans l'occuper

Chapitre III — Le substrat spatial : prendre un territoire sans l’occuper

À Agbogbloshie, dans la banlieue d’Accra, des enfants de dix ans brûlent des câbles électriques au-dessus de pneus en flamme. La fumée noircit les poumons en quelques minutes et le ciel pour des décennies. L’opération a un but économique précis : récupérer le cuivre qui se trouve à l’intérieur de la gaine plastique. Le cuivre ainsi extrait repart vers les fonderies, puis vers les chaînes d’approvisionnement qui fabriqueront l’année prochaine les appareils dont les rebuts reviendront brûler ici. Les ordinateurs dont on récupère le cuivre ont été vendus en Europe, aux États-Unis, au Japon. On les a jetés là-bas. Ils ont atterri à Agbogbloshie par des circuits qu’aucun traité international n’autorise formellement et qu’aucun traité international n’empêche réellement.

Le colonialisme classique annexait un territoire pour l’occuper. Le mécanisme qui opère à Agbogbloshie annexe une fonction — être le poumon de la planète, ou sa poubelle — sans avoir besoin d’occuper quoi que ce soit. Personne n’y a planté un drapeau. Personne n’y tient garnison. La prise a lieu quand même.

3.1 — L’extraction et son revers

On connaît bien la première moitié du mécanisme. Une multinationale obtient une concession minière en République démocratique du Congo. Elle extrait le cobalt, le cuivre ou le coltan, paie des redevances calculées dans des conventions qu’aucune cour locale ne peut renégocier, exporte le minerai. La partie visible des bénéfices — quelques emplois, quelques kilomètres de route goudronnée autour du site — reste localement. La partie principale part. On retrouve ici, à peine masquée, la structure coloniale classique : asymétrie de moyens, impossibilité pratique de négocier d’égal à égal, appropriation nette d’une ressource non renouvelable.

Ce qu’on voit moins bien, c’est la seconde moitié. Extraire ne suffit pas ; il faut aussi que la nuisance reste. Les bassins de stériles d’une mine de cuivre, saturés en arsenic, demeurent. Les terres déboisées de l’Amazonie ne redeviennent pas forêt avant un siècle, quand elles le redeviennent. Les émissions de CO₂ d’une centrale à charbon construite pour alimenter l’extraction contribuent à un réchauffement qui frappera, à nuisance égale, plus durement le Sahel que la Suède. Le pétrole du delta du Niger part vers Rotterdam ; les marées noires, les torchères et les cancers de l’estuaire restent sur place. Ce n’est pas un dommage collatéral : c’est une structure.

Le substrat spatial fonctionne sur ce double mouvement. Ce qui a de la valeur part. Ce qui nuit reste. L’espace devient asymétrique selon la direction dans laquelle on l’emprunte. Une tonne de cuivre fait le voyage sortant sur un cargo ; la poussière métallique qui a accompagné son extraction fait le voyage entrant dans les poumons d’un enfant à Kolwezi.

3.2 — Sans occupation

Ce qui distingue ce substrat du colonialisme antique, c’est l’absence d’occupation. Léopold II avait besoin de soldats, d’administrateurs, d’écoles pour former la main-d’œuvre. Le colonialisme spatial moderne s’en passe. Il lui suffit d’un contrat, d’une cour d’arbitrage internationale — souvent le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements, dont les sentences sont quasi insusceptibles d’appel — et d’une infrastructure logistique. La force militaire reste en réserve ; on n’y recourt qu’à l’occasion des nationalisations ratées. Le reste du temps, l’emprise juridique suffit.

Cette absence d’occupation a deux effets. Elle rend le mécanisme moins visible que le colonialisme classique — personne ne défile avec le drapeau de BHP Billiton ou de Glencore dans les rues de Goma. Elle rend aussi la résistance plus difficile à organiser, parce qu’il n’y a pas de présence physique à chasser. On ne peut pas libérer le Congo d’une société cotée à Londres de la même manière qu’on a libéré l’Algérie de l’armée française. L’ennemi n’est pas au coin de la rue. Il est dans un bureau de Zoug, et il possède un titre juridique qui vaut dans les tribunaux auxquels on a, par traité, concédé sa propre souveraineté.

On peut placer le cas sur les trois curseurs — appropriation, asymétrie, consentement. L’appropriation est du transfert net : le minerai part sans retour possible, la terre déboisée ne se reconstitue pas avant un siècle. L’asymétrie est de l’emprise — économique et juridique, les voies de recours existant mais verrouillées. Le consentement se situe entre le subi (pour les populations locales, qui n’ont pas voix au chapitre) et l’accepté (pour les gouvernements signataires, qui concluent sous une contrainte budgétaire qu’ils ne peuvent pas ignorer). Le curseur de l’asymétrie n’est pas à son maximum : ce n’est pas de la capture, les populations savent qu’elles sont dépossédées. Elles n’ont simplement pas les moyens d’agir.

3.3 — Les fonds marins

L’exemple le plus récent montre jusqu’où le mécanisme peut descendre. L’Autorité internationale des fonds marins, organisme des Nations unies, accorde depuis 2001 des licences d’exploration pour les nodules polymétalliques de la zone Clarion-Clipperton, entre Hawaï et le Mexique. Ces nodules contiennent du nickel, du cuivre, du cobalt et des terres rares. L’écosystème abyssal qu’on s’apprête à excaver s’est formé sur des millions d’années ; les scientifiques qui l’ont étudié estiment que la cicatrisation dépasse les échelles de temps humaines.

Ce n’est ni la Chine, ni la France, ni un pays pauvre qui exploitera ces fonds — c’est une compagnie enregistrée aux Îles Cook, à Nauru ou à Kiribati, un micro-État qui n’a pas les moyens d’exploiter seul et qui loue son siège juridique à un opérateur industriel du Nord. La victime de cette appropriation n’est personne : la zone est internationale, le fond marin n’a ni citoyens ni parlement, et les générations humaines qui n’auront pas vu ces écosystèmes ne peuvent pas se plaindre. Le substrat spatial atteint ici sa forme pure : extraction maximale, absence totale d’occupation, asymétrie radicale — et victime inexistante en tant que sujet juridique. Le mécanisme a trouvé le territoire idéal : un territoire que personne ne pourra défendre parce que personne ne l’habite.

3.4 — Contrepoint

L’objection sérieuse porte sur le consentement des élites. Un gouvernement de la République démocratique du Congo signe les concessions minières. Un chef d’État congolais reçoit les délégations, paraphe les contrats, encaisse les redevances. De quel droit parle-t-on de dépossession quand un État souverain consent à l’extraction ? L’objection est d’autant plus redoutable qu’elle suppose la souveraineté pour la nier aussitôt.

La réponse n’est pas de contester la souveraineté formelle — elle existe, elle est reconnue internationalement. Elle est de distinguer le consentement des élites et celui des populations. Les mineurs congolais de Kolwezi qui descendent à mains nues dans des puits artisanaux pour alimenter les mêmes chaînes d’approvisionnement que la mine industrielle d’à côté ne sont pas signataires des contrats. Les habitants déplacés pour faire place aux bassins de stériles non plus. La signature d’un ministre ne vaut pas consentement du demos — exactement comme, dans les démocraties anciennes, la signature d’un chef de gouvernement sur un traité européen ne vaut pas consentement de chaque citoyen au même traité.

Cette observation ouvre une question qu’on ne pourra pas clore avec le seul axe de l’asymétrie. Le critère doit être plus fin : quelle est la capacité réelle des populations à peser sur la décision qui les engage ? C’est la question du consentement délégué, et elle traversera chaque substrat qui suit.

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