I — Le cas d'école : Le colonialisme classique
Chapitre I — Le cas d’école : le colonialisme classique
En février 1885, un homme qui n’a jamais vu l’Afrique devient propriétaire d’un territoire soixante-seize fois plus grand que la Belgique. Léopold II signe à Berlin l’acte qui fait du bassin du Congo son bien personnel — pas celui de son royaume, son bien à lui, comme on possède une maison de campagne. Quatorze puissances européennes entérinent la transaction. Aucun Congolais n’est dans la salle. Aucun Congolais ne sera consulté. La population estimée du territoire cédé est d’environ vingt millions de personnes ; une génération plus tard, elle aura été réduite de moitié.
Ce chiffre n’est pas une métaphore. Il décrit un mécanisme. Et ce mécanisme, à peu de choses près, est le même depuis Sargon d’Akkad : prendre ce qui appartient à un autre quand la géographie, la force ou le droit rendent la restitution impossible.
1.1 — Le noyau dur
Rome n’invente rien en soumettant la Gaule ; elle perfectionne ce que les Assyriens avaient éprouvé mille ans plus tôt, ce que les Mongols reprendront, ce que les Ottomans feront dans les Balkans et les Russes en Sibérie. Le colonialisme européen des XIXe et XXe siècles possède une esthétique propre — bateaux à vapeur, légions administratives, cartes en Mercator — mais son squelette logique est antique. Trois os le composent.
Le premier os est l’appropriation : ce qu’on prend. Le territoire, évidemment, quand il s’agit de la Nouvelle-France ou du Tonkin. La liste s’étend au-delà. On prend des minerais — le caoutchouc du Congo, le coton du Bengale, l’argent de Potosí. On prend de la main-d’œuvre — dix millions d’Africains transportés dans les cales négrières, deux millions de travailleurs sous contrat envoyés depuis l’Inde dans l’empire britannique. On prend du temps de vie — les fellahs morts dans les tranchées du canal de Suez, les Indiens du Pérou asphyxiés à trois mille mètres dans les galeries d’extraction. On prend du récit, aussi — c’est moins visible, mais c’est permanent. Cortés ordonne de brûler les codex aztèques ; l’historiographie britannique réduit l’Inde pré-coloniale à une mosaïque de despotismes en attente d’ordre. La prise ne porte pas seulement sur ce qui se mesure en tonnes.
Le deuxième os est l’asymétrie : ce qui rend la prise possible. La force militaire, d’abord — la mitrailleuse Maxim face aux lances zouloues à Ulundi en 1879 n’est pas un duel, c’est une exécution. Mais la force à elle seule ne retient rien dans la durée. Il faut l’avantage juridique : les traités léonins signés sous la menace, le droit européen qui se présente comme droit universel, la notion de terra nullius qui transforme en vide juridique toute terre non reconnue par l’Europe. Il faut l’avantage technologique : le navire à vapeur, le télégraphe, la quinine. Il faut l’avantage temporel : arriver les premiers, tracer les cartes, fixer les toponymes, imposer les fuseaux horaires. Il faut l’avantage cognitif : la capacité d’écrire, de conserver, de comparer les rapports — ce qui permet à un administrateur britannique à Delhi de savoir ce qui se passe à Peshawar avant qu’un marchand peshwari n’en entende parler. L’asymétrie est une somme, rarement un facteur unique.
Le troisième os est l’impossibilité de résister. C’est le plus insidieux, car il prend plusieurs formes. Parfois la victime ne peut pas — elle ne dispose ni des armes, ni des alliés, ni de l’organisation nécessaire. Parfois elle ne sait pas — la communauté amérindienne qui signe un traité dans une langue qu’elle ne maîtrise pas, ou dont le concept juridique de « cession perpétuelle » n’existe pas dans sa tradition. Parfois elle n’existe pas encore — la génération suivante grandira dans un monde dont elle n’a pas choisi la forme. Parfois enfin la victime ne se perçoit pas comme telle, parce que le colonisateur lui a d’abord confisqué les catégories qui lui auraient permis de se penser. Ce dernier cas est le plus complet : on ne résiste pas à ce qu’on ne nomme pas.
Là où ces trois conditions convergent, le mécanisme opère avec une efficacité qui ne laisse aucune trace d’hésitation. On ne demande pas si l’intention du colonisateur est noble. On observe que la prise a lieu, qu’aucune force n’est en mesure de la repousser, et que la restitution — quand elle finit par venir — coûte plus cher à la victime qu’à l’auteur. L’Algérie se libère en 1962 ; elle paie les cent trente années précédentes en un siècle de développement retardé, en un million de morts, et en une mémoire qui ne cesse pas de saigner.
1.2 — Les avatars modernes
On serait tenté de croire que ce mécanisme s’est éteint avec les indépendances africaines des années 1960. Ce serait confondre la forme visible avec la structure. La structure persiste, sous d’autres apparences.
Quand la Chine signe des concessions minières dans le cuivrier zambien ou dans le cobaltifère congolais, elle n’envoie pas d’armée. Elle avance un prêt. Le prêt finance une infrastructure — un port, une ligne de chemin de fer, un stade. Le remboursement est indexé sur l’exploitation du minerai. Au bout de vingt ans, si les calculs prévus ont été tenus, le prêt est soldé et la mine revient à l’État hôte. S’ils ne l’ont pas été — et ils ne le sont presque jamais —, l’infrastructure tombe en gage, l’exploitation se prolonge, la souveraineté s’érode. Le Sri Lanka a cédé son port de Hambantota pour quatre-vingt-dix-neuf ans en 2017, après avoir été incapable d’honorer sa dette chinoise. Quatre-vingt-dix-neuf ans, c’est la durée des concessions coloniales du XIXe siècle. Ce n’est pas une coïncidence de vocabulaire.
Quand le Fonds monétaire international impose à un pays débiteur un plan d’ajustement structurel, la séquence est identique à quelques décennies d’écart : réduction des dépenses publiques, privatisation des entreprises d’État, libéralisation des échanges. Les études rétrospectives — celles de la Banque mondiale elle-même — montrent que ces programmes ont aggravé la pauvreté dans une part significative des pays qu’ils prétendaient sauver. On ne prend plus le territoire ; on prend le bilan. On ne dicte plus le nom du gouverneur ; on dicte le taux d’inflation acceptable.
Et puis il y a la Françafrique, ce dispositif hybride qui a survécu à la décolonisation formelle en tissant un réseau d’accords de défense, de comptes bancaires, de concessions pétrolières, de parachutages militaires bien choisis. Le franc CFA, longtemps garanti par le Trésor français en échange du dépôt à Paris d’une partie des réserves de change africaines, est un arrangement qu’aucune diplomatie classique ne justifierait. Il se justifie par la continuité d’une relation dont la forme officielle n’existe plus mais dont la mécanique subsiste.
Dire que ces dispositifs sont « comme » le colonialisme classique serait imprécis. Ils ne sont pas identiques : aucun n’implique la déportation d’un peuple, aucun n’efface un État de la carte, aucun ne remplace la langue officielle. Les trois os sont là, à des degrés variables. L’appropriation — de minerais, de souveraineté budgétaire, de rente monétaire. L’asymétrie — financière, juridique, institutionnelle. L’impossibilité de résister — non pas militaire, mais structurelle : refuser le prêt signifie l’effondrement, refuser le plan d’ajustement signifie le défaut, refuser le franc CFA signifie affronter seul les marchés. La résistance est possible en théorie ; elle est ruineuse en pratique.
C’est cette gradation qu’il faut garder sous les yeux. L’autopsie du spécimen classique — Léopold II, l’Algérie, les Indes — ne vise pas à établir un étalon moral pour excommunier le reste. Elle vise à isoler une mécanique. Une fois la mécanique isolée, on peut la chercher là où elle opère sans le nom, sans l’uniforme, sans le drapeau planté dans la terre.
1.3 — Contrepoint
Une objection court depuis le XIXe siècle, formulée aussi bien par Jules Ferry que par Rudyard Kipling : le colonialisme a bâti. Routes, hôpitaux, écoles, systèmes administratifs, intégration des économies locales dans le commerce mondial — l’inventaire n’est pas vide. Le chemin de fer indien construit par les Britanniques existe encore, et il transporte chaque jour vingt millions de personnes. Les frontières africaines tracées à Berlin sont contestées mais elles tiennent. La médecine tropicale, née dans l’hôpital colonial, a sauvé des millions de vies bien au-delà des colonies.
Cette objection mérite qu’on la prenne au sérieux, et c’est parce qu’elle est sérieuse qu’elle ne réfute pas le mécanisme — elle en est le symptôme le plus efficace. Le colon sincère est un meilleur colon que le colon cynique, parce que sa sincérité rend la prise acceptable à ses propres yeux et ralentit la prise de conscience de la victime. Le missionnaire qui apporte l’alphabet apporte aussi la langue du missionnaire. L’ingénieur qui trace la voie ferrée trace une voie conçue pour acheminer le minerai vers le port, non pour relier les villages entre eux. Le bénéfice est réel ; il n’annule ni l’asymétrie qui a permis de le produire, ni l’impossibilité où se trouvait le bénéficiaire de négocier le contenu du paquet.
La sincérité reviendra. Elle n’est pas un argument en défense. Elle est un masque que le mécanisme porte pour se rendre invisible à son porteur.